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Dix Solférino, édition Archibooks, 2020, pages 124-127

ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC MASVIEL
ARCHITECTE DES BÂTIMENTS DE FRANCE

Le 19 décembre 2017, le Parti socialiste annonçait par voie de presse la vente de son siège historique rue de Solférino dans le 7e arrondissement de Paris au groupe Apsys. J’accueillis cette nouvelle sans réelle surprise car la décision avait été médiatisée trois mois plus tôt ; en revanche, j’en prenais toute la mesure, car le contexte urbain de cet ensemble immobilier me concernait au premier plan. En effet, le groupe d’immeubles alignés qui occupe les 8bis-10 rue de Solférino et 94 rue de l’Université est soumis à la législation relative aux secteurs sauvegardés1 créés par la loi du 4 août 1962 dite « loi Malraux ». En d’autres termes, dans ce site2 reconnu et protégé pour son intérêt historique, patrimonial, paysager et urbain depuis 1972, la délivrance d’une autorisation de travaux requiert l’accord de l’Architecte des Bâtiments de France territorialement compétent. Cette nouvelle laissait donc présager un projet en devenir qu’il fallait devoir accompagner et surtout rendre compatible avec le règlement du SPR. Le rôle de l’Architecte des Bâtiments de France consiste souvent à expliquer la règle ou à l’interpréter sans en trahir l’esprit.

Expliquer nécessite de comprendre. Comprendre l’histoire des lieux, les raisons d’un état apparent du bâti, la lente sédimentation urbaine, l’évolution des usages qui transforment peu à peu les édifices. Le maître d’ouvrage prit l’heureuse initiative de commander en amont du projet une étude patrimoniale au GRAHAL. L’étude historique et documentaire permet alors au porteur de projet, tout autant que son maître d’œuvre, de procéder à des choix, de conforter ses décisions en matière d’aménagement ou de modification du bâti.

Une première visite eut lieu le 24 mai 2018. J’entrai dans ce grand monolithe de pierre qui m’apparut longtemps comme une forteresse infranchissable, malgré les grilles ajourées et les kakemonos communicants. Je m’aperçus rapidement que le temps, ce grand sculpteur3, avait complexifié la lecture des espaces et qu’il était nécessaire de procéder par étapes. L’ensemble des immeubles forme trois blocs de pierre alignés et séparés par des cours, qui créent un rythme ternaire puissant et magistral. Trois immeubles, trois étages, trois entrées, pour signifier unité, stabilité et harmonie. On ne pouvait retrancher ni ajouter sans risquer de déséquilibrer l’ensemble. Cet objectif de préservation fut atteint grâce au règlement du SPR qui réfute toutes velléités de couvrir ou de densifier les cours et donc d’altérer le rythme alterné des pleins et des vides. Les deux cours offrent une heureuse respiration et permettent une souplesse d’aménagement pour hiérarchiser les usages.

Au premier étage, un miroir d’apparat occupe le fond d’un salon, qui par ses dimensions et son cartel mentionnant la société Saint-Gobain, ressemble à une œuvre d’art. Cette pièce unique se présente d’un seul tenant, sans découpe et sans jointure, recouvrant intégralement le mur. Au premier coup d’œil, la présence d’un tel mobilier impressionne, surprend, puis intrigue. Comment fut-il fabriqué, transporté et fixé ainsi au mur ? Pourquoi l’avoir installé dans cette salle ? Je n’ai obtenu aucune réponse à ce qui reste une énigme constructive. C’est le « mystère du grand miroir », reflet des vérités cachées qui ne doit pas se briser. Ô beau miroir, si seulement tu pouvais parler !

Après cette première visite de découverte, d’autres suivirent qui amenèrent par nos échanges fructueux avec les équipes de maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage vers une maturation progressive du projet. Quelques jours après, je rédigeais la liste des points de vigilance identifiés en regard des intentions proposées. Il faut rappeler que le niveau de protection de ces immeubles, hormis la petite terrasse qui surplombe l’entrée sud dans la cour de service, est à son maximum4. Les possibilités de modifications sont soumises à des « conditions spéciales », autant dire extrêmement réduites, pour ne pas dénaturer ou détériorer l’intérêt architectural ou historique. Mes remarques portaient principalement sur les caves, les cours et les toitures, pour répondre respectivement à la demande de création d’un niveau de sous-sol supplémentaire5, à la rénovation des espaces extérieurs et la modification des toitures, notamment sur la façade nord visible depuis la cour d’honneur.

De manière inattendue, les lucarnes de l’Hôtel national des Invalides allaient s’inviter dans le débat. On sait que les toitures des immeubles de type A doivent être conservées, car leur volumétrie est un marqueur de leur authenticité et de leur intégrité. L’unique exception consiste à « prouver » sur la base d’une solide enquête patrimoniale qu’un état antérieur différent existait, tel qu’il était possible de le restituer. Pour remédier à la volumétrie jugée insatisfaisante du toit, Jean-Paul Viguier fit produire plusieurs esquisses. Si chacune d’elle apportait sa légitime beauté, l’intégration dans le volume global des toitures n’était pas satisfaisante en regard du règlement et des obligations imposées. Après plusieurs échanges, une solution fit l’unanimité en proposant de reconstituer une balustrade pour la partie attique et de profiler les combles avec brisis-terrassons et lucarnes selon de meilleures proportions. Quelques semaines après cette passionnante discussion, Jean-Paul Viguier m’offrait un livre au titre évocateur, Un désaccord parfait 6. Je le lus avec gourmandise. Qu’il soit remercié pour ce beau geste confraternel.

Le projet d’Apsys est un exemple d’opération menée avec méthode et sens du dialogue. Dès le début, la préoccupation du maître d’ouvrage a consisté à rendre compatibles les objectifs programmatiques et les contraintes patrimoniales pour faire aboutir la création de bureaux neufs et conviviaux. Lors des différentes étapes de concertation, les équipes de l’agence Jean-Paul Viguier ont fait montre d’une écoute attentive aux questions réglementaires et à celles plus complexes de l’intervention sur un patrimoine bâti chargé d’histoire à l’appui d’une étude documentaire de grande qualité.

Il faut rappeler que le défi lancé aux architectes repose sur la capacité à accompagner sans perturber, révéler sans altérer, moderniser sans dénaturer. Les propositions ont été formulées dans un esprit constructif pour servir un projet ambitieux en conservant le sens de la mesure. La restitution des arcades, la restauration des pavements, la nouvelle modénature des toits, le dessin d’une nouvelle grille, le soin apporté aux détails, aux menuiseries, au choix des matériaux et à la préservation des pièces demeurées authentiques, promettent, puisque le chantier n’est pas achevé, un lancement réussi pour ce très grand et très beau trois-mâts amarré rue de Solférino.

  1. Depuis la loi n°2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine dite loi LCAP, l’appellation « Secteur sauvegardé » est devenue « Site patrimonial remarquable » (SPR) avec « Plan de sauvegarde et de mise en valeur » (PSMV). ↩︎
  2. Le Site patrimonial remarquable (SPR) du 7e arrondissement relève des articles L.313-1 et R.313-1 à R.313.23 du Code de l’urbanisme. ↩︎
  3. En référence à l’œuvre de Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, édition Gallimard, 1983. ↩︎
  4. Immeuble de type A pour lequel s’appliquent les dispositions des articles US.11 du règlement du SPR du 7e. ↩︎
  5. Les deux cours sont répertoriées en espaces libres de type DM1 (dominante minérale 1). ↩︎
  6. Pierre Schneider, Un désaccord parfait, Hardouin-Mansart aux Invalides, Actes Sud, 2009. ↩︎