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100 Monuments 100 Écrivains, édition CMN, 2009, p.360

Abbaye du Bec-Hellouin | Eure | 73

Selon Tite-Live, pour comprendre le passé il faut se refaire une âme antique et devenir les contemporains de nos vieux ancêtres. Devenons un instant contemporains de ces moines défricheurs, imaginons le moment de fondation qui, pendant des siècles, fit de l’abbaye Notre-Dame du Bec l’asile de la science et de la piété. En l’an de grâce 1034, le chevalier Herluin, jeune homme de trente-neuf ans promis à une glorieuse destinée, décide de suivre une vie érémitique. Un premier site à Bonneville semble convenir mais, pour s’éloigner des terres trop sèches, il se déplace près de Pont-Authou en 1039, avant de fonder définitivement sa communauté sur le site actuel en 1060. Les bâtiments abbatiaux sont achevés en 1073 et accueillent rapidement une centaine de moines.
Après Herluin le fondateur du locus, viennent Anselme de Cantorbéry né à Aoste et Lanfranc venant de Pavie initiateurs du spiritus. L’un pour « édifier les âmes et mettre en valeur la propriété foncière » et l’autre afin que « l’humilité éclaire son âme sur le vide de la renommée humaine ». Ils fondent la grande école de philosophie du XIᵉ siècle, foyer spirituel de l’Occident médiéval. Anselme et Lanfranc œuvreront à cette alchimie janusienne qui mêle en un même lieu les tempéraments du nord au « caractère grossier, violent et ombrageux, à la nature italienne, subtile et méditative », pour paraphraser le chanoine Porée.
L’école du Bec dispense les sept arts libéraux, répartis en deux champs, quadrivium et trivium, préfigurant le baccalauréat moderne. L’église abbatiale est reconstruite entre 1215 et 1274 avec ampleur sur la base d’un plan grandiose : transept plus large, chœur à neuf travées et chapelles rayonnantes. La guerre de Cent Ans n’épargne pas la Normandie en proie aux pillages et bandes armées. L’époque est au repli, à l’introspection, aux fortifications qui achèveront l’emmurement de l’enclos abbatial. En 1467 la tour Saint-Nicolas est édifiée à la place d’une tour plus ancienne où des silex noirs couvrent le parement de pierre grise en d’énigmatiques pixels épigrammatiques. En 1490, l’abbé Robert construit les portes pour y loger le frère portier et servir de geôle de l’abbaye.
Le régime de la commende mis en place à la suite du concordat de Bologne en 1516 amorce la décadence de Notre-Dame du Bec. En 1591, la nef de l’abbatiale s’effondre. Troublante coïncidence.
La réforme de Saint-Maur apporte dès 1626 un renouveau stylistique. En 1644, le maître d’œuvre Guillaume de la Tremblaye dresse les plans de l’abbaye et restaure le cloître tel qu’il apparaît aujourd’hui. L’ouvrage est achevé en 1666. Le Monasticon gallicanum de 1677, collecte encyclopédique des propriétés de la congrégation mauriste, en dessine une fidèle restitution. Regard d’ange venant du nord-ouest, l’étendue des jardins clos et des vergers, l’accotement de l’abbatiale au cloître, la succession d’édifices accolés composent une constellation mue par un savant équilibre des masses disposées au fil du temps.
Le XVIIIᵉ siècle, par ses modifications importantes, stratifie un peu plus la lente sédimentation des usages pétrifiés. Le logis abbatial est construit de 1732 à 1735. La reconstruction des bâtiments monastiques, réfectoire, dortoir, infirmerie, est achevée en 1750. La suppression des ordres monastiques le 1ᵉʳ octobre 1792 contraint les moines à quitter l’abbaye qui devient propriété nationale. Déliée de son usage, elle est transformée par Napoléon en dépôt d’étalons obligeant à de furieux aménagements entre 1810 et 1857. L’irréversible début de démolition de l’église abbatiale et de la salle capitulaire à des fins mercantiles laisse ce vide improbable entre la tour Saint-Nicolas et le mur du cloître où l’absence de substructions rend difficile toute reconstitution mentale.
La tour Saint-Nicolas est inscrite sur la liste de 1840 et annonce l’ère nouvelle de la conscience d’un patrimoine à préserver. Après vingt ans d’un labeur obstiné et s’inspirant d’archives inédites et partiellement détruites depuis, le chanoine Porée publie en 1902 son irremplaçable Histoire de l’abbaye du Bec-Hellouin en deux volumes. Une messe est célébrée le 29 septembre 1948 et l’entrée de frères olivétains – encore et toujours l’Italie – sous la conduite du révérend père Dom Paul Grammont, quarante-sixième abbé de Notre-Dame du Bec, réconcilie les usages et le lieu.
Ainsi, caserne de cavalerie appartenant au ministère de la Guerre pendant cent cinquante ans, l’ensemble abbatial est cédé en 1990 au service des monuments historiques du ministère de l’Éducation nationale. Les mesures de protection partielle depuis 1948 aboutissent à un classement homogène et cohérent de la totalité de l’ancienne abbaye et de l’enclos abbatial le 15 décembre 2008.

Face à l’étendue des édifices construits, modifiés, démolis puis rebâtis le long de cette vallée aimable où glisse le ruisseau du Bec et qui se laisse découvrir depuis la route de Pont-Audemer au nord ou depuis la route sud en surplomb, par le plateau du Neubourg, un certain renoncement vous saisit. Pile et face d’une même pièce difficile à cerner d’un seul tenant, l’abbaye du Bec-Hellouin est à l’écart des grands axes et se défie de plaire à l’exigence du tourisme moderne. Non, « le Bec », comme on la nomme pour l’apprivoiser un peu, n’est pas une architecture immédiate qu’un seul regard peut saisir.

Le projet spirituel a pris place dans toute sa largeur en creux de vallée au centre de laquelle émerge, phare sonore, la tour Saint-Nicolas, pareil à un gnomon de pierre et qui scande son ombre, projette les heures sur l’étendue faite de prière et de labeur. Ora et labora… et architectura.

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